Tout ce que je peins c’est moi

Tout ce que je peins c_est moi

Tout ce que je peins c’est moi

Tout ce que je peins c’est moi, aurait pu dire Berthe dont ce livre a l’ambition de faire découvrir la figure et l’½uvre singulières. Paradoxe peut-être cette affirmation si on sait qu’elle-même réclamait une forme d’incognito, souvent ne signant pas ses toiles et refusant même de les montrer. Mais, comme beaucoup d’artistes de l’art brut, Berthe ne peignait qu’avec sa vie, ses souvenirs, ses secrets et la grande force de ses sensations. Animée par cette énergie créatrice qui l’a menée jusqu’à la grande vieillesse sans quitter ses pinceaux, les dernières expositions, voulues par son fils Marc Pessin, Berthe a accepté de les faire dans la Chartreuse où elle a terminé ses jours. Mains libres et esprit libre, elle aimait répondre : « je ne suis pas peintre, je peins. » Ses tableaux témoignent de ce qu’elle était et de ce qu’elle a vécu.

Au cours d’une existence longue et houleuse, Berthe, suivant la voie chère à Dubuffet, ne s’est laissé enfermer dans aucun cadre, ni aucune école ou influence. Ce qui l’a guidée sans aucun doute est le besoin de liberté, l’émotion, et non des codes établis. L’oeuvre va de la figuration la plus naïve à l’abstraction assumée. Son unité est dans l’importance donnée à la couleur, intense, accordée. Ses tableaux sans titre nous font d’abord voyager d’un espace à l’autre au gré de son regard et de son nomadisme géographique, pictural et sensoriel.

Berthe a habité les lieux où elle vivait, Paris, Lille, Aix en Provence, Grenoble, la Chartreuse… tous se retrouvent dans ses toiles. De Rouen, la ville de sa naissance, elle a peint plusieurs fois la rue du Gros-Horloge avec ses maisons à colombage, sa porte et son cadran au temps arrêté. Il est midi et demi mais la rue et la place ont une lumière sans âge qui fait le ciel définitivement bleu. Les façades vont de guingois et les passants tranquilles, assis un instant dans leur mauve ou verte jeunesse, ne semblent pas savoir qu’ils deviendront aussi ces ombres boiteuses dont l’horloge, aux aiguilles bientôt effacées, dans une autre toile signale la disparition.

Celles, consacrées à Dijon, cité de transit, sont plus obscures. Les nuages orange feu, le crépuscule marin ou les lampes qui font le soir émeraude aux fenêtres, plongent celui qui les regarde dans l’atmosphère des rêves. Les silhouettes fragiles qui les hantent courbent le dos pour oublier la nuit menaçante. Elles lèvent les yeux pour voir briller, au-dessus des flèches de l’église, le globe surmonté de la Croix. Berthe fait de la fin du jour à Dijon un moment mystique comme plus tard elle le fera pour Venise, motif d’autres peintures à l’huile. Dans celles-ci, le palais des Doges, l’église Saint Marc, le pont des Soupirs y deviennent, dans une ténèbre moirée, des points d’aimantation au pied desquels les gondoles se tapissent pour attendre l’aube qui ne manquera pas son lever. La vie peut alors reprendre et dérouler ses scènes : joutes joyeusement colorées sur le Canal, marchés du matin, places où les badauds flânent, paniers de ménagères en main ou belles robes pour les élégantes. Dans ces tableaux, les trouées noires des galeries et la ligne stricte des réverbères rappellent seuls la dureté du temps. Le peintre a choisi le contraste saisissant des couleurs, froides et chaudes, pour nous offrir la matière du monde en une sorte de fabulation, joyeuse ou nocturne. Magie des eaux et des airs où flotte la cité devenue décor enluminé.

Même magie dans les tableaux qui représentent le cours Mirabeau à Aix en Provence où les réverbères deviennent cette fois d’immenses marguerites au c½ur flamboyant et où la sucette que tient une petite fille sur un trottoir verdoyant se fait étrange ballon-feuille, de rose vêtu. Les cafés, la rue, les voitures dans la nuit poussent comme les arbres qui les bordent et la ville prend des allures de campagne hallucinée. Berthe a peint une époque où la société pouvait encore sembler féériquement tranquille, ou est-ce sa vision d’une enfance reconquise qui nous donne cette impression dans ses tableaux ?

D’une veine semblable, ceux de la place Grenette à Grenoble proposent des immeubles aux contours élémentaires, des variations de formes où les couleurs font la ronde, jaune, rose, bleu et blanc rivalisant modestement. Le pinceau danse et c’est vrai que c’est lui qui tient la main du peintre pour faire chanter la vie sous les parasols des cafés. Pourtant, comme toujours dans les tableaux de Berthe, on voit la psyché agir. Vasque, trou ou puits, la fontaine prend des allures inquiétantes, virant du pourpre au vert. Le jet qui s’en élève se fait fumée ou fumeroles, et la Grand-rue chère à Stendhal devient une pente grise où on peine à rejoindre l’étrange astre rouge posé sur la crête de la montagne. Peine perdue pour les petites silhouettes humaines qui tentent de la gravir telles fourmis en colonne. Le peintre a reconnu la fonction primaire de la trace, l’opiniâtreté du chemin que ses personnages, et nous qui les regardons, avons oublié dans les activités quotidiennes, si rassurantes.

La gaucherie de certaines de ces toiles n’empêchent pas le plaisir et on pense alors à Rimbaud « J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires », et on se met à rêver de retrouver nous aussi une telle capacité d’émerveillement.

Un des lieux que Berthe a le plus peint, et de toutes les manières, du naïf pur en passant par le fantastique jusqu’au pointillisme, est la ville où elle a aussi le plus vécu, Paris. Et surtout le quartier Montmartre, si familier, avec son Sacré-Coeur immaculé. Tant de blancheur dessus, et dessous tant d’éclats ! Berthe a utilisé dans ses tableaux sur Paris la palette entière. Elle a juxtaposé ou mêlé les couleurs, des plus claires aux plus sombres, pour donner à la réalité ses contrastes, douceur et violence. On y découvre la vie à la Belle Epoque, le cabaret du Moulin Rouge, les petits métiers, les terrasses où se pressent les Parisiens endimanchés, le peuple des faubourgs ou les bourgeois.

Plus de gaieté toutefois que de tristesse même si le marron parfois domine, ou le bronze. Les immeubles sont garnis de fleurs épanouies, les voitures domestiquées côtoient les chevaux, les montgolfières s’élèvent dans un ciel tendre et les pavés virent à la lavande. Une bonne s½ur en cornette croise la fanfare et l’agent de police se fait soudain aussi pointilliste que le pinceau. Les toiles sont des images d’Epinal qui font sourire de nostalgie et que pourraient encore acheter les touristes qui flânent sur la Butte pour se rappeler le temps du Bateau-lavoir, de Cendrars et de sa petite Jehanne de France.

Berthe mélange les styles. Elle s’est mise en état d’autodidacte pour transcrire avec minutie des détails, des sujets tout simples. Ces tableaux sont comme une tapisserie poétique où couleurs primaires et complémentaires peuvent jouer tout leur rôle. Nos yeux sont à la fête de la gamme chromatique. Partout où elle a voyagé, du Nord au Sud de l’hexagone et parfois dans les pays limitrophes, Berthe a posé sur le réel un regard qui fait vibrer la vie ordinaire. Bruits et odeurs sont présents dans des sujets aux factures variées. On pourrait y reconnaître la main, plus maladroite, de Van Gogh ou des Fauves. Les villes où se devinent souvent la présence de l’eau, mer, fleuve, rivière, ont la vérité des sentiments et les plus belles le scintillement de leurs lumières. Rayonnement de rose et bleu profond, vague de jaune et de vert, rues qui s’enfuient, ciels tourmentés ou sereins, cheminées qui penchent, taches ou tons justes, les femmes vont, les couples s’enlacent, les enfants jouent. Le peintre voit le monde de là où elle se trouve mais c’est toujours d’une petite cour, d’un foyer qu’il s’agit. Une sorte de continuum humain.

Le bonheur, le malheur, qu’est-ce que Berthe en connaissait ? Tout bien sûr, et en avançant en âge, elle a peint plutôt la nature. Dans ces tableaux-là, elle sait nous montrer les bords de lac heureux, le canotage, les pique-nique, la fraîcheur agréable des dimanches sous les peupliers et ces grands voiliers mauves qui attrapent les nuages en attendant la mer mais elle peint aussi la chute du soleil à l’horizon, les vagues qui se brisent contre le mur dur des falaises, les moutons aux yeux effrayés. Il y a du fantomatique en tout cela et, d’ailleurs, un des rares portraits qu’elle nous tend est une figure baignée dans une drôle de lumière or qui lui hérisse les cheveux et lui tire les paupières. Incroyable visage-plante, presque cactus. Dans un autre tableau, c’est la solitude de l’homme qui s’offre encore. Il est assis seul devant une scène ouverte sur la nuit, et ce ne sont pas les verts rideaux attachés, la table qui luit ou la fleur lançant ses pétales tels des rayons incandescents qui peuvent lui donner la réponse à ses questions.

Des questions, il y en a des gerbes dans les toiles de Berthe mais elle ne le sait pas car elles prennent la forme de plantes, de nuées ou de villages au creux des montagnes. Elle qui a longtemps vécu en Chartreuse – où, après ses errances, elle avait rejoint son fils Marc et sa famille – a peint ce qu’elle y voyait avant d’y mourir. Elle montre une terre où les cascades sont légion, où la verticalité des pentes et des clochers de Saint-Pierre, de Saint-Laurent ou de Saint-Hugues qu’importe, est un défi. Leur temps prend racine dans le silence de la roche, les sédiments des générations. On y retrouve la coulée des saisons, les travaux et les heures, les jours de neige, la grande paix bleue du soir. Les maisons y sont solides, arcboutées. Le peintre, sans le dire, a conscience de la finitude, cet impensé en nous et autour de nous. La montagne est l’espace sacré et l’art modeste de Berthe y résonne autrement. Il n’existe plus aucun conditionnement social et la représentation ingénue devient brute, de vérité. Certains tableaux nous ramènent dans un état de demi-veille ou de demi-rêve où des personnages à la Chagall s’élèvent dans le ciel au-dessus des toits. L’art de Berthe est un art spontané, intuitif, non intellectuel mais il ne refuse pas les images intérieures.
Les dernières toiles dont il nous faut parler en sont la preuve et elles rompent d’une certaine manière avec la figuration. Ce sont celles que son fils, Marc Pessin, appellent des Informelles. Elles sont un foisonnement de couleurs et de formes beaucoup plus abruptes, plus tourmentées. Certaines, géométriques, tranchent par leurs lignes. L’une montre un rectangle-fenêtre, dessiné sur un aplat ocre où se profile un énigmatique losange. Façade peut-être de maison tronquée ou porte sur couloir en enfilade qu’un trait orange pointe vers quelle sortie du labyrinthe ? Dans un autre tableau, des tiges blanches, vertes, bleues et ocres, végétation utopique, se dressent drues vers quel ciel ? Une coquille d’escargot mythique peine sur un demi-cercle vers d’hypothétiques sommets. Les volumes comptent et ordonnent la vision.

D’autres tableaux, choisis verticaux, basculent eux dans une coloration fantastique et violemment contrastée où s’imaginent une ville noyée de nuit, des visages étranges, des génies, des animaux hybrides, un serpent vengeur, des fleurs monstrueuses. Sur ces toiles, les eaux profondes, inquiétantes cachent des bateaux fantômes, des feux follets et des plantes phosphorescentes. Une route se dessine dans une épaisseur de matière et un tourbillon de touches colorées, terres, champs et plages peut-être, espaces où la nature semble avoir repris un bourgeonnement, une poussée, un moutonnement anarchiques. Tourbillons violents de couleurs primitives, rouge, orangé, jaune, bleu, violet en aplats tourmentés, profondeurs volcaniques, accords forts. Dans ce type de tableaux, Berthe exprime-t-elle une mémoire organique, un magma originaire, peint-elle les manifestations d’un esprit au sens animiste ? Le contraste est de toute façon saisissant avec les tableaux précédents.

Regardant cette oeuvre, on ne peut s’empêcher de songer que Berthe a dû traverser la vie dans l’élan et qu’elle a recherché davantage le pouvoir magique des couleurs qu’une forme accomplie, un style définitif. Son art est vision changeante, empreinte d’enchantement mais aussi d’inquiétude et d’une étrangeté qu’on découvre peu à peu. L’intensité qui devait être la sienne n’a craint ni la naïveté et la gaucherie, ni l’hallucinatoire, ni le fantasmatique et l’explosant. Elle peint la première terre, originelle ou enfantine, le premier ciel, conscient ou inconscient. Et en entrant dans l’abstraction, le tohu-bohu ne lui fait pas plus peur que l’utopie de son monde urbain apparemment ordonné. L’étude de ses tableaux nous confirme, si besoin est, qu’un artiste habite toujours le visible avec l’invisible et qu’il l’outrepasse.

Sylvie Fabre G