Marc Pessin ou le vertige du labyrinthe

Arrivée dans la ville de Grenoble, je me suis égarée dans l’enchevêtrement des ruelles pour aller à la rencontre de Marc Pessin. J’ai affronté les dédales de la Tour de l’Isle dans le Musée de Grenoble, pour découvrir ses architectures aériennes, sculptures-gravures ciselées, légèreté de l’acier élancée vers un ciel imaginaire et ses séries de gravures monochromes, reliefs délicats, d’une étrange blancheur. En haut de la tour m’attendait le labyrinthe, disque de Phaistos revisité en creux, signes énigmatiques, écriture imaginaire créée pour une civilisation réinventée.

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Marc Pessin. Gravure n°53

Dans les bibliothèques de Grenoble j’ai admiré les livres de Marc Pessin, échange fructueux d’un éditeur-graveur épris de poésie avec les écrivains de son temps. Les textes de Senghor, d’Eluard, de Borges, d’Asturias, de Guillevic, de Marguerite Yourcenar, d’André Chedid, de Michel Butor ou de François Cheng côtoient ceux de poètes moins connus, illustrés pourtant avec la même ardeur, associant la pureté du trait et l’envolée lyrique. Lignes courbes, « flux laminaires », dessins à l’encre de chine, calligrammes sculptent les poèmes, leurs offrent le relief d’une vague, d’une strate minérale.

Et dans galerie Ka & Nao, j’ai rencontré le « bibliotaure », plein de douceur, flânant parmi ses oeuvres. Détails d’un monde merveilleux imaginé par l’artiste, donnés à voir par touches au visiteur invité à rêver, à se faire Champollion pour le découvrir, pris de vertige devant l’ampleur d’une ½uvre qui n’en finit pas de dévoiler ses secrets. Voyage initiatique.
Ecritures en creux et en relief offertes aux « voyants » potentiels. 1200 signes : hiéroglyphes, alphabet, syllabaire, expressions, phrases entières contenues dans un seul élément graphique, écriture polymorphe gravée sur des cylindres, des tablettes, des monnaies et des sceaux en céramique, bas-reliefs minuscules imprimés dans l’épaisseur du papier, estampées sur le tissu, traces matérielles de la civilisation « pessinoise » issue de l’imagination foisonnante de l’artiste, vestiges enterrés parfois pour des archéologues-poètes d’un futur possible.
Monde parallèle, hors du temps ou venu d’un autre temps, de ces mondes suggérés par les astrophysiciens et que l’on croit percevoir dans les gravures récentes.
Traités de botanique et d’entomologie imaginaires, fossiles patiemment, savamment répertoriés. Histoire d’une civilisation étudiée aux différentes phases de son évolution, à travers les chroniques de ses rois, sa cartographie et les objets des fouilles dont l’artiste emprunte les traits aux diverses civilisations qui ont précédé la notre. Synthèse de lieux, d’époques, condensé de civilisations, Marc Pessin réécrit notre histoire avec un sérieux non dénué d’humour. Et la civilisation pessinoise ressemble parfois étrangement à la notre, dans les gravures récentes alignant des empreintes, où des séries de canettes, de pièces à la fonction inconnue s’ajoutent aux écritures mystérieuses des Pessinois.

L’artiste se fait naturaliste, paléontologue, archéologue, paléographe, archiviste, mythographe, alchimiste peut-être, ou encore philologue, pour déchiffrer le silence. Erudit et poète, peintre, graveur, sculpteur, copiste de génie, Marc Pessin cumule les talents et accumule les traces d’un monde de signes, d’un univers de papier cousu, collé, incisé, estampé, de céramique ou de tissu, qui s’étend de la préhistoire à l’abstraction et qu’il a créé afin d’y vivre.

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Marc Pessin

Claire Goll et Yvan Goll
Hölderlin ou La tour du fou, Elégie de l’atome, Lilith
12 gravures de Marc Pessin
Saint-Laurent-du-Pont, Le Verbe et l’Empreinte, 1973
31 x 53 cm – Tiré à 50 exemplaires
Collection Marc Pessin