Peuple en voie de distincion

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© Photo Christian Allégret
Une étonnante civilisation aujourd’hui disparue semble avoir eu pour foyer le massif de la Chartreuse, en Isère. Des coïncidences fortuites et des campagnes de fouilles ont mis à jour d’abondants vestiges, attestant de ce qui fut jadis bien davantage qu’une culture. Ce bel ensemble est conservé et étudié au centre archéologique des Charbinières animé par Marc Pessin. Visite guidée sur la piste retrouvée d’un pays des merveilles. Sans la conjonction du hasard et de l’opiniâtreté d’un homme, nous aurions pu être privés à jamais des traces et des trésors d’une mystérieuse civilisation. Parce qu’il en a été le découvreur, l’inventeur, Marc Pessin a tout naturellement donné son nom aux Pessinois, auxquels il a consacré une partie de sa vie, s’évertuant à défricher leur mémoire et à déchiffrer leurs secrets. Leur désignation fait par ailleurs immanquablement écho aux ruines du site de Pessinus, près d’Ankara, où l’on sait que, dans l’antiquité, les Phrygiens élevèrent un temple consacré à la déesse-mère Cybèle, vénérée par le truchement d’une pierre noire.
Transféré à Rome, sur le mont Palatin, en 205 avant Jésus-Christ, ce bétyle est censé avoir favorisé la victoire des Romains sur les Carthaginois. Mais c’est avant tout parce que cette pierre était, dit la légende, une météorite tombée du ciel, que la référence Pessinus fait sens : les Pessinois, eux aussi, paraissent être venus d’ailleurs, d’un tout autre espace. S’ils ont essaimé en divers points du globe apparemment sans lien les uns avec les autres, comme l’attestent nombre de documents, leurs premiers et principaux vestiges furent découverts en différent endroits du massif de la Chartreuse, en Isère. Des restes de la civilisation pessinoise ont été mis à jour sous le tunnel des Echelles, dans les gorges de Saint-Etienne de Crossey, dans les tourbières de Saint-Joseph de Rivière, sous le rocher du Fontanil, etc.
Et d’abord et surtout autour du lieu-dit des Charbinières, à Saint-Laurent-du-Pont.
En 1964, Marc Pessin, artiste peintre et graveur jouissant d’une certaine réputation, quitte Paris pour s’installer au calme et au grand air. Il achète la petite colline des Charbinières pour y établir son atelier (devenu depuis centre d’archéologique pessinoise), puis sa maison, et pouvoir jouir du beau panorama de la Chartreuse qui s’offre à lui dans son admirable lumière. Les travaux de fondation, de canalisation et l’entreprise de remodelage de l’espace paysager mettent à jour des tronçons d’anciennes murailles fortifiées et un stupéfiant ensemble funéraire disposé selon les courbes de niveaux.
De cette nécropole a pu naître, ou plutôt renaître, la civilisation pessinoise jusqu’alors parfaitement ignorée.
De l’imagination du passé à la création du futur
Voici donc le monde qu’a inventé (découvert) Marc Pessin et que quelques-uns de ses amis écrivains (car il publie aussi des ouvrages poétiques rehaussés de gravures à l’enseigne des éditions « Le verbe et l’empreinte » souvent d’éminents archéologues sont aussi venus éclairer ses trouvailles. Ainsi Laurent Olivier, conservateur du département de l’âge du fer au musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, en rappelant, comme l’historien des religions Mircea Eliade l’a montré, que « le mythe est toujours une histoire vraie parce qu’il se réfère à la réalité », souligne que dans le cas des Pessinois « le mythe doit être considéré comme une technique opératoire ».
Michaël Jasmin, spécialiste de l’archéologie orientale, note que « la civilisation pessinoise est l’une des formes étranges et inquiètes que prit une humanité individuelle à la toute fin du XXème siècle, où l’art s’était déplacé de l’imagination du passé à la création du futur ».
Car cette re-création, cette sincère et vertigineuse illusion fascine d’emblée par tout l’imaginaire qu’éveille aussitôt en nous la simple évocation de fouilles archéologiques . Il est troublant d’apprendre que Marc Pessin a poussé le jeu du vrai faux-semblant jusqu’à enfouir en maints endroits des objets qu’il a fait exhumer lors de véritables chantiers (quelques-uns ont même été laissés sous terre, accomplissant à l’envers le geste de l’archéologue).
Ce qui nous émeut dans ces vestiges, c’est qu’ils témoignent de retrouvailles avec un monde perdu quand bien même s’avèrerait-il fictif, qu’ils nous reconnectent à un lointain passé ; et plus encore lorsque ce passé demeure utopique.
C’est parce que l’Atlantide et d’autres terres inconnues gisent toujours dans les profondeurs de notre inconscient que ces fragments d’un univers englouti par le temps et l’oubli nous enchantent. Toutes ces traces, tous ces trésors trouvés sont matière à rêver: à nous, à partir de ces indices, de reconstituer l’étrange civilisation évanouie. Si l’invention des Pessinois peut faire songer aux obsessions de certains maîtres de l’art singulier qu’il admire, et particulièrement à Adolph Wölfi pour son système encyclopédique, la démarche de Marc Pessin est à classer sans conteste dans l’une des catégories de l’art contemporain.
Il a toute sa place aux côtés d’artistes tels que Anne et Patrick Poirier, les créateurs de ruines de villes imaginaires, ou encore de Christian Boltanski, qui se bâtit une mythologie personnelle à partir des reliques d’une vie qu’il n’a pas vécu.
« L’on sait que le langage utilisé par les Pessinois correspond à un double codage, sémantique et fréquentiel. Il mélange des signes alphabétiques et des idéogrammes », indique Marc Pessin.
Quelque mille deux cents signes ont été dénombrés sur les sceaux, cylindres et tablettes, ossements et même fragments de tissus récoltés dans toute la Chartreuse, puis ailleurs, à l’occasion de chantiers de fouilles, quelquefois mêlés aux restes d’autres civilisations, aux quatre coins de la terre. Ce qui éclaire retrospectivement l’une des formules de Carm Nissep sur les Pessinois : « Leur art n’est pas né dans le massif de la Grande Chartreuse, il est né « nulle part » ; les arts naissent-ils ?  » Le déchiffrement de leur écriture auquel est parvenu Marc Pessin n’a d’ailleurs pas atténué leur mystère, bien au contraire, car leurs textes, édits royaux, actes notariaux, poèmes épiques ou fragments de traités philosophiques nous les rendent aussi proches qu’inaccessibles.
Jean-Pierre Chambon