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2016. L’éloge du papier

 

2015. Convergences. Château de Vogüe

 


2015.L’écriture en liberté

Calligraphies, calligrammes

taos

d’ici et d’ailleurs

en faveur de la chose écrite

Vernissage

Vendredi 24 avril 2015
à 18 heures 30

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L’écriture en liberté

Mairie de Saint-Laurent-du-Pont

24 avril au 24 mai 2015

Exposition ouverte tous les jours et le dimanche

de 15 heures à 19 heures
Fermeture le mardi
Mairie de Saint-Laurent-du-Pont. 04.76.06.20.00

Les participants

Pierre ALECHINSKI – Guillaume APOLLINAIRE – Tudor ARGHEZI – Louis ARAGON Miguel Angel ASTURIAS – George BACOVIA – Alain BANCQUART – Roland BARTHES Jean-Paul BAUDOIN – Tahar BEN JELLOUN – Bernard BERAUD – Isaac BONNEFOND Yves BONNEFOY – Jean-Luc BROSSON – Marcel BRESLASU – Frédéric BRULY BOUABRE Miguel BUADES – Claude BUGEON – Christian BURGAUD – Jean BURGOS Michel BUTOR – Jean-Pierre CHAMBON – CHAMPOLLION-FIGEAC – Bernard CATHELIN  Carole CHABAT – Andrée CHEDID – François CHENG – Edouardo CHILLIDA  Gilbert CLAUDOT – Michel DAVE – Pierre DHAINAUT – Jean-Michel DENY Charles DOBZINSKI – DOTREMONT – Claudine DUFOUR – Ingunn EYDAL Mihail EMINESCU – Michel James EMIRKANIAN – Jean-François FERRATON – GEO Charles Pablo GIRAUD – Marie-Jeanne FARAVEL – Bruno GRIPARI GUTENBERG (avec une page de la bible) HARLEY – Claude HELD – Mireille-Eva HIRCZAK – Joël HUBEAU Fabienne ICHTCHENKO BURDET – Edmond JABES – JAMIYANSUREN – Alain JOUFFROY Rachid KORAÏCHI – Janina KRAUP – Nicolaé LABIS – LALOU – Catherine LATASSA Dja MADAOUI – MARIETTE – Hassan MASSOUDY – Passa MAYEU – Henri MICHAUX Jean-Michel MICHELENA – Olivier MONNE – Jean-Michel MOREAU – Edgar MORIN MUMPRECH – Jules MOUGIN – Roi NJOYA (1895-1896) – L’écriture du Banum Fathy NOUREDDINE –  André PAILLE – Pierre PEJU – Jean PEROL – Laurence PESSIN Marc PESSIN – Nicole PESSIN – Youri PETROCHENKOV – Flavienne PINATEL Henri PONCET – Michel POUILLE – Vladimir PREKLICK – Mehdi QOTBI Jean-Claude RENARD – Alain RICHARD – Yannick RICHARD – RINPOCHE Kalou RINPOCHE – Régis ROUX – Yannis RITSOS – Cohen RYOSUK – Noëlle SANDOLI Léopold SEDAR SENGHOR – Pierre SEGHERS – Edorth SOKEY – Jean-Pierre SPILMONT Mikis THEODORAKIS – Frankline THIRARD – Paul VALERY – Vladimir VELICKOVIC Dominique de VILLEPIN – René WITOLD – Yong N.WOO – Marguerite YOURCENAR


Le Bibliotaure

6 mars au 4 avril 2015

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Bibliothèque Barnave

1, rue Casimir Brenier

8120 Saint Egrève

04.76.75.40.63


 

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Charly’s blood

Du 21 septembre au 9 novembre 2014

Vernissage 21 septembre à 15 heures

Mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche

de 15 heures à 19 heures


Marc Pessin

a le plaisir de vous convier à l’inauguration de l’exposition de:

Geo Ichtchenko, photographe

et

Pierre Péju, écrivain

pour la sortie de l’édition:

« Le Bibliotaure »

Dimanche 18 mai 2014 à partir de 15 heures

l’inauguration sera accompagnée d’une lecture du texte par Pierre Péju

Exposition ouverte de 15 heures à 18 heures

dimanches et semaine, sauf le mardi, jusqu’au 22 juin.

Fermé le mardi – Téléphone : 04.76.55.22.14

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Photo : Geo Ichtchenko

– L’art de la poste –

Mail-art et timbres d’artistes consacrés à la Bibliothèque des Charbinières
à Saint-Laurent-du-Pont. Isère

avec

Alain Arnéodo . Anne Bachelier. Jean-Paul Baudouin. Claude Ballaré. Nicole Bayle. Gabriel Bassac. Nathalie Bassac. Chriss Besser. Berthe. Bernard Boigelot. Adriano Bonari . Anne Bossenbroek. Charly’s Blood. Jean Branciard. Michel Butor. Bernard Cathelin. Lucien Capdeville. Philippe Chambon. Philippe Charron. Danielle Denouette. Roger Dewint. Marie-Jeanne Faravel. Carole Fromenty. Claude Fromenty. Bruno Gripari. Louise Héroux. Fabienne Burdet-Ichtchenko. Bernard Jeunet. Michel Juillard. Raphaël Augustinus Klewata. Jean-Noël Laszlo. Eni Looka. Mariette. Henry Mignard. Tony Mazzoocchin. StéphanieMiguet . Emilio Morandi. Alain Pauzier. Pierre Pascaud. Laurence Pessin. Nicole Pessin. Marc Pessin. Jean-Claude Ragaru. Noëlle Sandoli. Stéphanie Terpent. Frankline Tyrard. Enzo et Eva. Bernard Vercruyce. Jean-Pierre Comes.


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Galerie le 116art


 

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Gravures & Céramiques

GRAVURES ET CERAMIQUES

du 8 juin au 29 septembre 2013

au prieuré de Chirens

Vernissage le 15 juin à 18 heures


« En forme de papier »

08/01/2013 au 01/03/2013

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En forme de papier

Vernissage : vendredi 18 janvier 2013 à 18 heures à Aime

La maison des Arts – 7, rue de la Cachouriaz. 73 210 Aime

Contact : 04/79/55/21/57 lamaisondesarts@versantsdaime.fr


 

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Galerie d’art Marc Pessin

L’ailleurs au quotidien

Voilà qui pourrait s’appeler tout bonnement « aventures de lignes », comme on s’y est parfois risqué, ou bien encore « voyages au centre de l’imaginaire », tant ce sont là autant d’invitations à découvrir un ailleurs tapi au coeur du quotidien que nous propose Marc PESSIN.
Car ces lignes qui vont de l’avant, prenant bien soin de ne pas se briser, s’écrasant et se rapprochant sans jamais se confondre ou bien sagement parallèles jusqu’à l’instant de s’infléchir ensemble pour bientôt reprendre leur train, ne semblent-elles pas inventer à mesure de leur chemin de nulle part, jouant de la seule harmonie de leur traversée de l’espace ? Impossible alors de ne pas se laisser fasciner par ces cheminements hasardeux retrouvant les mesures parfaites qui de chaque pièce font un monde nouveau où l’on aimerait se perdre…

Et pourtant, à s’attarder davantage, il apparaît qu’il n’y a rien là d’improvisé quand ce sont autant de processus inscrits au sein de la matière qui, sous la main très sûre de Marc Pessin, resurgissent à point nommé pour dire le monde caché derrière le monde visible dont on allait se contenter. Flux laminaires, translations fractales conjuguant à plaisir leurs divers labyrinthes : derrière de telles appellations qui pourraient paraître d’abord autant de formules ésotériques propres à nous égarer.

Ce sont en effet d’authentiques dynamiques élémentaires de la matière et de la vie qui se dissimulent, nous laissant entrevoir ce qui ne se voit pas d’abord et prend bien vite couleur d’éternité. Ainsi des flux laminaires qui se feraient volontiers passer pour rares figures poétiques et sont simplement représentations graphiques surprenantes mais banales, de l’écoulement régulier en strates parallèles des moindres particules de matière dont la trajectoire varie selon la viscosité du milieu qu’elles traversent. Quant aux translations, qui paraissent à raison évoquer quelque danse planétaire au sein du système solaire, les physiciens les connaissent bien qui désignent par là, dans leurs observations, les déplacements d’un corps au cours desquels les positions d’une même droite liée à ce corps restent délibérément parallèles, quels que soient les mouvements qu’on lui imprime ou les obstacles rencontrés engendrant plis et plissements. Et si les fractales peuvent faire songer à quelques fractures douloureuses voire quelques ruptures définitives, étymologie oblige, on sait plus sérieusement qu’elles servent aujourd’hui à décrire des objets qui, comme l’éponge ou le flocon de neige, laissent apparaître à l’analyse des formes fragmentées similaires imbriquées les unes dans les autres, de plus en plus minimisées. Enfin, c’est à toute heure qu’ils rencontrent des labyrinthes, dans leurs formulations mathématiques comme à l’extrémité de leurs microscopes, ceux qui, loin de Thésée et de toute mythologie en place, font métier de s’aventurer dans les arcanes de la matière comme de toute forme vivante.

C’est dire qu’en retenant de telles appellations pour ses différentes séries de gravures Marc PESSIN entend bien nous montrer qu’il ne s’agit pas là d’analogies fortuites ni de plaisantes divagations dans les plates-bandes de la science, mais que ce sont de semblables modes d’investigation qu’il revendique pour le chercheur et pour l’artiste. Comme si l’un et l’autre, à ses yeux, se trouvaient engagés dans la même quête d’une connaissance jamais achevée; à moins qu’il ne s’agisse ici et là, en dernier ressort, de la même poursuite de quelque infini dans notre monde fini…

En tout état de cause, l’oeuvre de celui qui nous livre ici quelques précieux fragments, dont on ne dira jamais assez l’authenticité, ne saurait être approchée sans certaine retenue qui implique de laisser parler ce qui se donne à voir et dit bien davantage que ce qui est vu d’abord. Car, d’une part, droites et courbes, lignes en mouvement qui renouvellent sans troubler l’espace où elle s’ébattent ont tôt fait d’émerveiller le spectateur, lui préparant à son insu quelque voyage imaginaire et le portant, d’onde en onde, à s’évader vers d’autres mondes privés d’histoire, non de légende, bien loin d’ici. Mais d’autre part, il apparait qu’il n’est point de hasard dans l’agencement de ces lignes et le rythme de leur déplacement: de telle ou d’autre sorte, il n’y a rien dans cet ordre formel qui ne renvoie ce même spectateur à un ordre profond, celui même qui régit les éléments premiers de la matière et de la
vie ; comme il n’est aucun de ces mouvements gravés qui de quelque façon ne retrouve et ne réactive des forces primitives qu’il ne soupçonnait guère. C’est bien en effet une oeuvre paradoxale que celle que nous offre Marc PESSIN, une oeuvre décidément réfractaire à tout étiquetage, à tout étalonnage, à toute confrontation comme à toute logique univoque. Et il se pourrait, en dernier ressort , que ce soit justement dans ce paradoxe et cette particularité que niche le miracle de cette oeuvre qui conjugue à l’extrême les délices de l’imaginaire et les rigueurs de la science, en travail tout pareillement. Sans rechercher le moindre effet ni crier gare d’aucune sorte, elle impose silence pour nous donner conjointement des nouvelles de nos origines et des nouvelles de notre devenir, de notre ancrage commun et de notre envol singulier. Et c’est dans ce silence que l’on découvre finalement que ce sont là moins d’inquiétantes énigmes qui nous sont données à résoudre, emblèmes ou blasons qui se voudraient porteurs d’un sens à dévoiler, qu’autant d’occasions de savourer jusqu’à s’y fondre l’insondable ailleurs qui se cache au creux de l’ici.

Jean BURGOS
Président honoraire de l’université de Savoie

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Inventer un patrimoine :
entretien avec Marc Pessin
La Revue de la BNU, numéro 5, printemps 2012

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Marc Pessin dans sa bibliothèque souterraine des Charbinières (coll.BNU)

L’artiste français Marc Pessin est né en 1933. Depuis 1965, il vit dans le village isérois de Saint-Laurent-du-Pont où il a aussi établi son atelier. Il y exerce depuis des activités artistiques traditionnelles, comme la sculpture, la gravure ou l’illustration de textes. Il est aussi éditeur et a fondé sa propre maison, Le verbe et l’empreinte. Mais sa démarche ne s’arrête pas là : il a peu à peu inventé une civilisation, celle des « Pessinois », naturellement née de sa seule imagination mais dont il s’évertue à créer les traces (traces écrites, culturelles, historiques qui voient le jour sous la forme d’ouvrages, d’objets et même de témoignages inventés par lui ou par des écrivains qui se sont pris à son jeu). Bien plus, il leur fait parcourir de façon accélérée l’aventure que vivent celles des civilisations réelles : il enterre ainsi des artefacts « pessinois » qu’il exhume, ou fait exhumer, quelques années plus tard au cours de campagnes de fouilles qui n’ont rien à envier aux opérations habituelles de ce type, mobilisant pour ce faire jusqu’aux institutions (DRAC, services régionaux d’archéologie…) et des équipes entières de fouilleurs.

Ce faisant, il interroge naturellement la dimension mémorielle de notre société, son rapport au passé, à l’objet-témoin comme à la notion plus générale de civilisation. Ce n’est plus la mémoire d’une ville, d’un pays, d’une population qui survit en un lieu, c’est la création consciente d’un lieu où doit reposer une mémoire créée de toutes pièces, mais avec suffisamment d’ambiguïté pour semer le trouble et poser la question de sa légitimité.

Ce lieu, c’est d’abord l’oeuvre elle-même, qui s’auto-documente de façon à la fois fictive et réelle ; mais c’est aussi un endroit bien précis, la propre bibliothèque de l’auteur, à la fois réserve, entrepôt, musée archéologique – voire sanctuaire, construit sous terre et dont les dimensions se réfèrent explicitement au tombeau de Toutankhamon.
Nous laisserons au lecteur curieux le soin de deviner si le monde pessinois figure dans le Dictionnaire d’Alberto Manguel…

Marc Pessin, vous avez inventé une civilisation imaginaire, pour laquelle vous ne cessez de créer des traces « réelles », sous la forme de vestiges-artefacts censés rendre compte de son existence ; en ce sens, votre création artistique s’apparente au rassemblement d’un « fonds documentaire » apte à renseigner sur cette civilisation.
Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Il y a dans ce que je fais quelque chose de l’histoire des hommes et de moi-même. Mon histoire est de faire une oeuvre à partir de ma vie. Je vais dans plusieurs directions, la botanique, l’entomologie, la paléontologie, l’archéologie, la sigillographie, la physique, etc. J’invente un nouveau personnage au fur et à mesure que je crée et que je raconte. Mon histoire est adaptable à mon mode de vie, et mon mode de vie à mon histoire.
Je vis dans deux réalités, c’est pourquoi je confonds toujours la réalité avec la réalité.

Je ne pense pas qu’il y ait une approche du patrimoine sans référence à notre système de valeurs :

où sont les « objets » à protéger ?

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Estampage de Marc Pessin

Estampage de Marc Pessin pour illustrer

La bibliothèque de Babel de Borges

1984 coll. BNU

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Planche extraite de l’ouvrage Marc Pessin

Planche extraite de l’ouvrage Marc Pessin :
archives pessinoises publié à l’occasion de l’exposition éponyme

au Musée départemental Saint-Antoine l’Abbaye
(Isère) en 1999 :

empreintes et sceaux pessinois expliqués par l’auteur (coll. BNU)

Dans le domaine des Pessinois, si l’on considère que tout est suspect, que tout est envahi par la légende, par le mythe, cela prouve que l’histoire des Pessinois nous revient sous une forme symbolique qu’il convient d’interpréter, mais qu’il est finalement facile de comprendre.
Les mythes devenus inconscients agissent bien davantage que les mythes conscients. Il ne faut pas banaliser le mythe. Un mythe primitif (comme le mythe pessinois) ne reste jamais isolé, d’autres mythes se greffent sur lui. Quand on pense le monde, le mythe est relatif à son propre langage et à son propre réseau de compréhension. Dans mon oeuvre, il y a une action présente d’actes passés. C’est en quelque sorte une « réactualisation », c’est-à-dire le fait de faire coïncider le passé avec le présent. Le mythe des Pessinois doit être considéré comme une technique opératoire.

Il n’y a pas de faits plus singuliers et plus déroutants à investir que ceux de cette tribu surgie de l’obscurité de siècles si lointains dans le temps primordial.
Disparu le peuple pessinois ? Non.
Les Pessinois ont par deux fois été éclipsés : d’abord par l’avènement du christianisme, qui a détruit presque tous leurs autels et jeté l’anathème sur les vieilles légendes « païennes » considérées comme diaboliques, puis par la Renaissance qui a fourni à l’Europe un répertoire de mythes grecs et romains qui a complètement (ou presque) oblitéré les mythes pessinois.
On sait que les expéditions pessinoises à partir des pays du Nord (ceux des Slaves du Nord) aux 4e et 3e siècles avant notre ère ont un caractère fabuleux qui met en doute une interprétation à la lettre des historiens de l’Antiquité. Nous pensons qu’il y a superposition et synthèse entre l’Histoire et un de ces rêves fantastiques dus à l’imagination exaltée et créatrice des Pessinois pour qui tout semble se passer sur le plan idéographique.
Ils partent de Gamba Uppsala (Suède), se dirigent vers Stockholm, puis Kariskrona, Trelleborg, Skagen, Wilheims, Haven, Croningue, l’île de Wight, Hullgoat, Cadix, Entremont, Rome, Delphes, qu’ils pillent. Ils se heurtent aux Scythes, abandonnent leurs navires sur les côtes de l’Asie Mineure à Antalya et s’établissent en Phrygie orientale, c’est-à-dire dans la région du centre de l’Anatolie, entre Ankara près du fleuve Hahys à l’est et Sangarios à l’ouest, où ils fondent la ville de Pessinonte ou Pessinus en latin – aujourd’hui en ruines près de Bala Hissar, lieu où la déesse Cybèle était connue sous le nom d’Agdistes. C’est aussi le lieu ou aurait été enterré Attis, que Cybèle aima en vain et rendit fou de jalousie.

La célèbre lettre de l’apôtre Paul aux Galates s’adresse aux descendants de la tribu celte des Pessinois, qui à l’appel du roi Nicomède Ier de Bithynie passèrent en Asie Mineure. Cette lettre est simple, elle est adressée aux Pessinois de Galatie (aux Galates), peuple rude qui aurait difficilement pu suivre les raisonnements profonds, comme les Corinthiens ou les Romains.

L’art pessinois s’est adapté au monde moderne puisque… [à suivre…]
En 1965 déjà, vous organisiez une exposition à Berlin, sous le titre « Le livre des villes perdues » : y avait-il là déjà prémices de vos inventions futures ?

Oui, il y avait dans les oeuvres exposées en 1965 au Centre culturel français de Berlin déjà les prémices de mon travail actuel.
Dès 1957 en effet, j’ai commencé à accumuler mes archives imaginaires – dessins, gravures, encres, défets de livres manuscrits, articles de presse, photographies, etc. J’ai le goût pour la mémoire, pour les archives. Les archives, ça a peut-être une vie, les archives c’est quelque chose de vivant, ce n’est pas du tout fragmentaire ; c’est un ancrage dans la réalité.
Édifier des archives, c’est maintenir l’oeuvre de la vie, archiver, c’est inventer une nouvelle mémoire.
Le « faire savoir » aujourd’hui est presque plus important que le savoir-faire. On ne peut parler avec soin que de souvenirs. Le temps est étrange, il emporte des choses vers un lieu lointain auquel nous ne pouvons accéder, mais de là elles continuent à exercer leur effet magique sur nous.
Entre celui qui est et celui qui ne bouge pas, il n’y a pas de différence, c’est le savoir qui se déplace maintenant, très rapidement il vient au-devant des gens. Les mythes ne meurent pas, ils se métamorphosent et ne font que renaître. J’ai un rapport constant avec le passé, je suis porteur de mon passé ; oublier le passé, c’est se condamner à le revivre. Ma fascination pour le passé ralentit ma progression. Si je ne considérais que mon avenir, je serais plus léger, mais c’est peut-être ma fascination pour le passé qui fait que j’archive, que j’enterre et que j’exhume.
Je poursuis la même oeuvre depuis cinquante ans déjà, ce que je recherche m’a été donné dès le départ.

Votre fonds d’objets, de livres et de gravures « pessinois » est stocké chez vous, dans une bibliothèque souterraine dont on dit qu’elle a les dimensions de la chambre funéraire de Toutankhamon. Ce lien avec l’archéologie historique est-il important pour vous ?

Ce sont surtout les fouilles effectuées à Mari et à Ebla en 1933 et 1934 par André Parrot, et la découverte des bibliothèques de ces sites, qui m’ont fasciné. C’est à Ebla, la métropole située à 55 kilomètres au sud d’Alep, au pied de l’acropole édifiée au troisième millénaire avant J.-C., que furent redécouverts le palais et la bibliothèque d’une dynastie qui a su adapter l’écriture sumérienne à la langue sémitique occidentale en se mettant à l’école des scribes de Mari. On y trouva quelque 17 000 textes complets, tablettes d’argile estampées. Dès 1955, je m’en suis inspiré pour fabriquer mes premières tablettes. J’ai fabriqué et cuit depuis cette date près de 3 000 tablettes en céramique dans mon four à Paris et à Saint-Martin d’Uriage, tablettes incrustées d’alphabet pessinois d’après les textes de M. Butor, M. A. Asturias, L. S. Senghor, E. Morin, J.-P. Spilmont, J.-P. Chambon, S. Fauchereau, J. Burgos, F. Cheng, M.-C. Bancquart, A. Salager, A. Chedid et bien d’autres encore…
Je suis captivé par le site de Qumrân où furent découverts les manuscrits de la mer Morte. J’ai en outre réalisé de nombreuses tablettes de bronze. Le langage est le prolongement imaginaire du génome.

Quant à Toutankhamon, cet étrange souverain adolescent qui sera appelé par un étrange paradoxe à la plus grande célébrité posthume… Souvenons-nous que c’est ce règne bref et sans gloire qui sera promu, par les caprices de l’Histoire, au plus vif rayonnement puisque la tombe de Toutankhamon est la seule sépulture royale que les archéologues ont retrouvée intacte dans la vallée des Rois. La tombe de Toutankhamon occupe une place de 80,40 m2, 100 m2 si l’on y inclut le couloir d’accès. Ma bibliothèque des Charbinières occupe la même surface (100 m2), en effet.

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Photographie de céramiques pessinoises (coll. BNU)

Votre démarche d’« inventeur » (aux sens artistique et archéologique du terme) vous a poussé à faire, avec le plus grand sérieux, oeuvre de faussaire (ou faut-il parler de canulars artistiques ?) : vous enfouissez des vestiges « pessinois » que vous exhumez, parfois des années après, suivant toutes les règles de l’art des fouilles archéologiques. Quel rapport au passé, à la mémoire souhaitez-vous mettre en évidence de ce fait ?

Mon oeuvre sous ses diverses formes ne relève en rien d’un art conceptuel, quand chacune de mes démarches ne quitte guère le monde d’alentour et plus encore ses profondeurs cachées, tout cela de façon très concrète. Ce sont en effet autant de processus inscrits au sein de la matière que je tente de mille façons de faire ressurgir – pour dire le monde caché derrière le monde visible et donner à voir ce qu’on ne voyait pas d’abord, non pas en donner l’idée.
Mais je ne saurais davantage accepter la qualification de canular. Si bien évidemment les jeux divers qui président à la création de formes nouvelles (notamment dans mes gravures) comme aussi à l’enfouissement et à la remise au jour de pièces faisant témoignage d’une ancienne civilisation pessinoise ne relèvent point d’un sérieux académique, il ne s’agit pas là, à l’évidence, de plaisanteries gratuites, loin s’en faut.
Il est une certaine gravité de la création qui lui donne son sens, fût-il symbolique, et cette gravité peut paraître légère et parfois faire sourire, mais elle est bien évidemment contraire à toute mystification.

Plus généralement, on a pu dire de votre démarche créatrice qu’elle donnait à réfléchir sur les relations quasi obsessionnelles que la société occidentale de la fin du 20e siècle entretenait avec son passé. Peut-on parler en ce sens de votre art comme d’un art conceptuel, malgré tout ?

Nous avons une relation quasi obsessionnelle avec les événements du passé, et les créateurs en témoignent dans leurs oeuvres. Songeons par exemple aux reconstitutions de Christian Boltanski, il y a vingt ans déjà, se mettant lui-même en scène dans une approche fictive de son enfance, s’inventant des souvenirs, recréant des objets qui auraient pu lui appartenir.
Je pense aussi aux « Chiens d’Ascalon » – voyage dans le monde d’un dieu inconnu, oeuvre de Yi In-Hwa, né à Daegu en 1960.

Notre patrimoine associé à notre culture est parfois négligé, voire oublié ou insuffisamment protégé, mais on porte de plus en plus un nouveau regard sur l’environnement auquel nous tenons. Tout actuellement s’inscrit dans une politique de « protection », nous avons le souci de protéger ce qui doit rester vivant de notre passé. Tout est patrimoine, rien ne l’est… Je ne pense pas qu’il y ait une approche du patrimoine sans référence à notre système de valeurs : où sont les « objets » à protéger ? Cela me fait penser à un inventaire à la Prévert. Une boulangerie, deux viaducs, un moulin, trois bateaux, deux monuments aux morts, un lieu de plaisir…
On ne peut en ce sens, je le répète, parler de mon art comme d’un art conceptuel.

Une de vos campagnes de fouilles vous a conduit en Lorraine, sur le site historique des briquetages de la Seille à Marsal. Quelle importance particulière ce lieu avait-il pour vous ?

Mes fouilles menées en août 2002 sur le site des briquetages de la Seille et sur les tumulus proto-historiques de la périphérie de la vallée de la Haute-Seille révèlent la présence d’une concentration de sépultures et céramiques pessinoises du premier âge du fer, manifestement des tombes de haut rang social. Le briquetage de la Seille se situe dans la phase ancienne du premier âge du fer, autour des 8e et 7e siècles avant J.-C.
C’est dans l’accumulation de déchets de fabrication, dans une fosse faisant deux mètres et demi sur deux et deux mètres de haut, que nous avons découvert de nombreux vestiges pessinois composés de céramiques recouvertes de signes gravés, ainsi que quelques petits coffrets entourés de tissu enrobé de graisse, pareil à du goudron, contenant des pièces de monnaie, des fibules, de petits rouleaux incrustés de signes pessinois et également des ossements gravés.
Dans cette fosse, nous avons exhumé un ensemble de 62 céramiques, sceaux et rouleaux gravés et un ensemble de près de 400 petites pièces, gravées également et disposées dans une fosse circulaire séparée de la grande fosse. J’ai mené mes fouilles avec Laurent Olivier, conservateur spécialiste de l’âge du fer au Musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye et son équipe, ainsi que Bernard Cathelin, spécialiste de la civilisation pessinoise

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Campagne de fouilles à Voiron (Isère) avec le service archéologique de la ville de Lyon (photographie de 2011 ; coll. BNU)

Quand on découvre votre oeuvre, on est frappé de la récurrence de deux thèmes – peut-être faudrait-il davantage parler de deux univers : celui de la topographie et celui de l’écriture. Pour ce qui est de la topographie, on a déjà évoqué la thématique des fouilles ; mais même votre création artistique en porte les traces : vous avez par exemple intitulé certaines de vos oeuvres « Plan d’occupation des sols ». Qu’entendiez-vous par là ?

Parlons tout d’abord de l’écriture. Je suis un copiste, je ne suis pas un écrivain. Mon écriture est le sismographe de ce que je suis. Le manuscrit autographe est un document, un monument. Calligraphier me permet de garder le mouvement d’une pensée et d’une trace de ma main. Écrire est un acte corporel. J’apprécie que l’on identifie mon écriture comme venant de moi, au sens propre du terme. Mes écrits manuscrits, je les accompagne de graphisme, tampons, cachets, sceaux ; l’ensemble devient alors presque un objet, il donne à lire et à voir. La calligraphie est une maîtrise du temps et de l’espace et en même temps une maîtrise de soi qui permet l’unité entre le corps et l’esprit.

Les « plans d’occupation des sols » m’ont été inspirés par mon séjour au Canada, à Montréal, en 1967, lors de l’exposition universelle à laquelle je participais. J’avais pu consulter, avant leur implantation, les plans des sols qui avaient reçu les bâtiments de toutes les nations exposantes.
J’ai alors conçu des sculptures en acier gravé et ajouré pour les fixer sur des plans et des relevés de terrain, des territoires de plus ou moins grande surface. Mon exposition de 2009 au Musée d’art moderne de Grenoble présentait un ensemble de ces « plans d’occupation des sols ».

Jean-Pierre Chambon, dans un recueil d’Ethnologie de la France consacré aux « imaginaires archéologiques », a dit que votre univers créatif pouvait être rattaché à celui
de certains représentants de l’art brut – citant notamment Wölfli. On peut trouver en effetdes similitudes tant conceptuelles que purement graphiques – à commencer par l’utilisation de l’écriture. Etes-vous d’accord avec ce rapprochement ?

Chez Adolf Wölfli, l’étude des dessins et livres illustrés rendent bien plus palpables encore l’imagination et l’intelligence créative de ce poète conteur. Wölfli note ses chansons à l’aide de phonèmes inspirés du solfège, sans recours à une notation musicale traditionnelle, au crayon de couleur. En conteur, Wölfli s’approprie le contenu et les graphismes des images qu’il emploie, il les puise dans des revues illustrées, des magazines, des journaux.
Je me sens assez proche de lui, comme le souligne J.-P. Chambon, mais je me sens beaucoup plus proche de Robert Walser, suisse comme lui. Walser est un véritable copiste, il pratique une écriture méticuleusement régulière et lisible, il répond déjà à ce dilemme de la modernité. Les 526 microgrammes parvenus jusqu’à nous « sont d’une beauté étrange à fleur de papier. C’est parce que nous pouvons à peine les déchiffrer que leur présentation nous fascine », comme le dit Peter Utz (in Robert Walser, l’écriture miniature, aux éditions Zoé).

Autre commentaire, lu cette fois-ci sous la plume de Bernard Chouvier dans les Cahiers de la Villa Gillet : « Marcel Duchamp […] n’aurait pas renié un tel disciple ». Et l’on revient à la question de l’art conceptuel… Vous reconnaissez-vous dans l’héritage duchampien ?

Non, je ne me sens pas dans l’héritage de Marcel Duchamp. Si j’ai une certaine proximité avec son oeuvre, c’est une proximité lointaine. Il investissait beaucoup de son temps dans l’installation d’appartements. Marcel Duchamp n’a jamais enterré ses oeuvres. Les logements qu’il leur trouvait, c’étaient des appartements, des galeries. Il avait le génie du bricolage.
Je ne bricole pas, je suis graveur, et peintre, et copiste. C’est l’outil qui dicte mon langage. J’aime ce qui est clair et définitif. M. Duchamp disait : « J’aime mieux vivre que travailler – je ne considère pas que le travail que j’ai fait puisse avoir une importance quelconque du point de vue social dans l’avenir – donc si vous voulez, mon art serait de vivre : chaque seconde, chaque respiration est une oeuvre qui n’est inscrite nulle part, qui n’est ni visuelle ni cérébrale. C’est une sorte d’euphorie constante ».
Pour ma part, j’ai pratiqué mon art bien souvent au détriment de ma vie (sauf lorsque je réalise les campagnes de fouilles). Je ne dis pas que j’ai vécu dans l’enfermement mais j’ai écrit et gravé des années durant, cela m’a transformé de l’intérieur. Je n’aime pas utiliser ce qui est déjà fait (ready-made). Il me faut faire, fabriquer, c’est faire qui modifie ma pensée. Tout ce que j’enterre, je le fabrique.

Texte introductif et recueil des propos par Christophe Didier

Marc Pessin réalisera en mai 2013 une exposition sur la civilisation et l’écriture pessinoises au château de Sablé-sur-Sarthe, qui abrite le Centre technique de conservation Joël-le-Theule de la Bibliothèque nationale de France.


 

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Marc Pessin (1967) : illustration du livre de Léopold Sedar Senghor : New-York.

Marc Pessin, graveur du verbe et de l’empreinte.
par Jean-Paul Gavard-Perret
Expositions de Marc Pessin,
« Gravures et sculptures », Musée » de Grenoble du 3 avril au 14 juin 2009.
« Le Verbe et l’empreinte », Bibliothèque d’Etude de Grenoble, du 3 avril au 29 août 2009.
« Complicité avec Jean-Claude Renard », Bibliothèque du centre ville, Grenoble du 3 avril au 29 août 2009.

C’est à travers trois grandes expositions que la ville de Grenoble rend hommage à un des plus grands graveurs de notre temps : Marc Pessin. Maître incontesté de sa discipline il a accompagné tant de prestigieux poètes dans sa traversée de vie. Il se veut désormais « naturaliste ». Toutefois qu’on ne s’y trompe pas : entre le graveur et le naturaliste il y a qu’un pas – celui qui fait passer du livre-papier couverts d’incisions graphiques au grand livre de la nature. Dans l’un comme dans l’autre Marc Pessin n’a cesse de perpétuer un mouvement d’ouverture de la poésie d’autant que cette dernière – même si on l’oublie trop souvent – a originairement affaire avec l’espace. Les expositions grenobloises permettent, ainsi de comprendre le phénomène de la création, ses directions de sens qui sont d’abord d’ordre spatial au sein d’un un espace creusé (aux divers sens du terme) par un geste qui les rassemble tous : celui de la gravure et de l’empreinte, celui de l’art et de l’édition, celui de la communauté avouable entre un graveur et un poète : Jean-Claude Renard..

En un travail éminemment poreux, multiple l’auteur – à proprement parler et sous divers aspects – perce des chemins à travers la matière comme à travers l’avenir. La racine du « per » de ce perçage est important puisqu’il marque la permanence de l’humain comme être au monde dans sa capacité d’ouvrir l’espace, le temps, ses lieux d’être ou plutôt d’existence. En des oeuvres parfaites dans leur accomplissement (mais on sait que la gravure ne tolère pas l’imperfection) l’espace n’est pas dans le sujet, ni le monde dans l’espace : celui-ci est dans celui-là en tant que constituant la présence de l’être ouvert au monde par l’espace (feuille de papier ou paysage). Et c’est parce que le graveur-naturaliste (et on comprend alors l’importance de lier ces deux dénominations) est capable d’espace, de « là-bas » qu’il est à même de les traverser.

Toutefois, afin d’aller « là-bas » il faut, et Pessin l’a compris, y être déjà. Il faut que ce « là-bas » (qu’il soit l’oeuvre ou le monde) se comprenne sous l’horizon de notre présence ouverte et ouvrante. Pour l’artiste, un schème sub-spatial sous-tend l’espace de nos traversées, de nos signes et de nos écritures. C’est pourquoi il leur attache une si grande importance. En chacune de ses création s’ouvre un champ d’omniprésence que, à sa façon, Robert Delaunay avait pressenti en parlant de simultanéisme. Pour Pessin l’ouverture au monde – et quelque qu’en soit le moyeux artistique ou scriptural – se conçoit comme une simultanéité de profondeur – d’où la parenté dans laquelle il a toujours tenu gravure, dessin, graphie et mots : tous sont impliqués dans la même « éclaircie ».
L’artiste est donc avant tout capable d’espace dans sa capacité de présence qui recèle sa capacité d’action, de création. Et pour le graveur de Saint Laurent du Pont, être au monde revient à se situer en puissance d’un espace qu’il crée « à sa main » pour qu’il devienne « maniable ». La main du graveur est donc articulée et articulante. La parole l’est aussi. Et c’est pourquoi Pessin n’a cesse de les conjuguer, même si leurs jonctions diffèrent. Main et parole n’ont pas affaire à la même spatialité, cependant l’artiste intervient à leur charnière : là où la parole n’est pas au service et dans la dépendance directe de l’activité manuelle ou de la technique, il l’articule à ce que lui même, par sa technique, peut joindre et optimiser en opérant plastiquement sur ou dans la matière. L’artiste crée ainsi un autre espace d’ouverture sans cesse repris et intégré dans le rythme même de son imaginaire et de son activité.

En ce sens il crée l’espace du paysage. C’est pourquoi il est autant naturaliste que graveur. Il « marque » comme aux fers ce lieu dans divers jeux de lignes qui souvent excluent le système des références « hors-champ ». Notre horizon et notre paysage intérieur se transforment par une sorte de mutations de lignes en leurs alignements aussi rectilignes que souples, debout et de travers dans la spatialisation rythmique (le pouvoir du rythme étant le fondement de tous les arts) de divers moments de focalisation. Chaque oeuvre de Pessin est à ce titre un foyer d’ouverture – élément fondamental de son art plastique qu’il met au service parfois au service d’autres « signes ».

Jusqu’au coeur de l’écrit, le graveur souligne l’espace qui détermine les séquences poétiques afin de les porter à un niveau supérieur de plénitude. Paroles et gravures entrent en incidence interne de charges réciproques là où les vides médians que crée l’artiste ne sont pas des parties mais des émergences du grand vide initial et final qui cerne toute oeuvre tandis que ses incisions deviennent les sonorités visuels du poème suspendu là dans l’ouvert. Pessin articule donc bien la parole poétique à l’espace d’ouverture du « là » à travers ses gravures et ses empreintes. D’une certaine manière elle participe du non lieu auquel l’artiste donne un espace paradoxal comme l’existence. Ne consistant que de ce paradoxe le travail de l’artiste refonde ainsi l’imaginaire poétique et fonde sans doute l’originaire. C’est en quoi il est bien « naturaliste » et au plus haut point.

Jean-Paul Gavard-Perret


Marc Pessin ou le vertige du labyrinthe

Arrivée dans la ville de Grenoble, je me suis égarée dans l’enchevêtrement des ruelles pour aller à la rencontre de Marc Pessin. J’ai affronté les dédales de la Tour de l’Isle dans le Musée de Grenoble, pour découvrir ses architectures aériennes, sculptures-gravures ciselées, légèreté de l’acier élancée vers un ciel imaginaire et ses séries de gravures monochromes, reliefs délicats, d’une étrange blancheur. En haut de la tour m’attendait le labyrinthe, disque de Phaistos revisité en creux, signes énigmatiques, écriture imaginaire créée pour une civilisation réinventée.

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Marc Pessin. Gravure n°53

Gravure au laser, estampage à sec sur vélin d’Arches, 2008.
120 x 80 cm – Tiré à 10 exemplaires. Atelier Marc Pessin

Dans les bibliothèques de Grenoble j’ai admiré les livres de Marc Pessin, échange fructueux d’un éditeur-graveur épris de poésie avec les écrivains de son temps. Les textes de Senghor, d’Eluard, de Borges, d’Asturias, de Guillevic, de Marguerite Yourcenar, d’André Chedid, de Michel Butor ou de François Cheng côtoient ceux de poètes moins connus, illustrés pourtant avec la même ardeur, associant la pureté du trait et l’envolée lyrique. Lignes courbes, « flux laminaires », dessins à l’encre de chine, calligrammes sculptent les poèmes, leurs offrent le relief d’une vague, d’une strate minérale.

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Marc Pessin: Adonis

Livre avec des poèmes d’Adonis
Collection Marc Pessin

Et dans galerie Ka & Nao, j’ai rencontré le « bibliotaure », plein de douceur, flânant parmi ses oeuvres. Détails d’un monde merveilleux imaginé par l’artiste, donnés à voir par touches au visiteur invité à rêver, à se faire Champollion pour le découvrir, pris de vertige devant l’ampleur d’une ½uvre qui n’en finit pas de dévoiler ses secrets. Voyage initiatique.
Ecritures en creux et en relief offertes aux « voyants » potentiels. 1200 signes : hiéroglyphes, alphabet, syllabaire, expressions, phrases entières contenues dans un seul élément graphique, écriture polymorphe gravée sur des cylindres, des tablettes, des monnaies et des sceaux en céramique, bas-reliefs minuscules imprimés dans l’épaisseur du papier, estampées sur le tissu, traces matérielles de la civilisation « pessinoise » issue de l’imagination foisonnante de l’artiste, vestiges enterrés parfois pour des archéologues-poètes d’un futur possible.
Monde parallèle, hors du temps ou venu d’un autre temps, de ces mondes suggérés par les astrophysiciens et que l’on croit percevoir dans les gravures récentes.
Traités de botanique et d’entomologie imaginaires, fossiles patiemment, savamment répertoriés. Histoire d’une civilisation étudiée aux différentes phases de son évolution, à travers les chroniques de ses rois, sa cartographie et les objets des fouilles dont l’artiste emprunte les traits aux diverses civilisations qui ont précédé la notre. Synthèse de lieux, d’époques, condensé de civilisations, Marc Pessin réécrit notre histoire avec un sérieux non dénué d’humour. Et la civilisation pessinoise ressemble parfois étrangement à la notre, dans les gravures récentes alignant des empreintes, où des séries de canettes, de pièces à la fonction inconnue s’ajoutent aux écritures mystérieuses des Pessinois.

L’artiste se fait naturaliste, paléontologue, archéologue, paléographe, archiviste, mythographe, alchimiste peut-être, ou encore philologue, pour déchiffrer le silence. Erudit et poète, peintre, graveur, sculpteur, copiste de génie, Marc Pessin cumule les talents et accumule les traces d’un monde de signes, d’un univers de papier cousu, collé, incisé, estampé, de céramique ou de tissu, qui s’étend de la préhistoire à l’abstraction et qu’il a créé afin d’y vivre.

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Marc Pessin

Claire Goll et Yvan Goll
Hölderlin ou La tour du fou, Elégie de l’atome, Lilith
12 gravures de Marc Pessin
Saint-Laurent-du-Pont, Le Verbe et l’Empreinte, 1973
31 x 53 cm – Tiré à 50 exemplaires
Collection Marc Pessin


Marc Pessin ou l’univers des signes
Nouvelle exposition virtuelle

Une nouvelle exposition virtuelle est désormais disponible sur Lectura

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Découvrez l’oeuvre de Marc Pessin à travers des témoignages, des vidéos et de nombreuses photographies de ses gravures et de ses livres.

Né en 1933 à Paris, Marc Pessin s’initie très tôt à la gravure. Il se forme dans les différents ateliers de graveurs parisiens et expérimente lui-même les techniques. Il entre dans le domaine de la poésie très jeune, à 17 ans, en gravant un livre avec des poèmes d’amour courtois de Christine de Pisan ; il commence à réaliser des livres gravés avec les poètes qu’il fréquente à la Coupole, célèbre brasserie parisienne. Son four à céramique se situait 37 bis rue de la Villa d’Alesia dans le XIVe arrondissement. « D’emblée, j’ai fait des livres avec des gravures, l’un et l’autre sont chez moi indissociables ». A 19 ans, il travaille pour le cinéma : Universal Films, les studios Eclair à Epinay-sur-Seine ; il est sollicité pour ses créations de bijoux (design pour le couturier Jacques Esterel, décoration de voitures de luxe : Matra sport…), il réalise le design de flacons de la parfumerie Daniel Portault, il crée le sigle de la société Beckton Dickinson… En 1965, il quitte Paris et la « brutalité de la ville » pour s’installer à Saint-Laurent-du-Pont, au pied du Massif de la Chartreuse, où il crée sa maison d’édition, Le Verbe et l’Empreinte, avec sa femme Aimée qui l’a soutenu dans son oeuvre toute sa vie. Le catalogue de cette maison d’édition est aujourd’hui riche de presque mille titres ; 178 poètes et 84 graveurs ont travaillé avec lui et il a gravé lui-même 178 livres.
Du burin classique au laser, il maîtrise aujourd’hui toutes les techniques de cet art qui n’a jamais oublié qu’il est aussi un métier (Marc Pessin emploie indifféremment les deux mots). « C’est l’outil qui a dicté mon langage ».
Il a collaboré avec les plus grands noms de la poésie contemporaine : Alain Bosquet, Michel Butor, Jean-Pierre Chambon, Andrée Chedid, François Cheng, Georges-Emmanuel Clancier, Jean Follain, Claire et Yvan Goll, Eugène Guillevic, Jean-Claude Renard, Léopold Sedar Senghor, Marie-Claire Bancquart, Marguerite Yourcenar, Ossip Zadkine, Pierre Péju, Andrée Appercelle… En 1978 lors d’un voyage en U.R.S.S, il rentre en contact avec des poètes et graveurs russes dissidents et édite six d’entre eux.
Ses ouvrages ont été reliés par les plus grands relieurs : parmi eux Didier Le Marec, Jean de Gonet, Alain Devauchelle, Anick Butré, Alain Taral, Alain Lobstein, Cécile Huguet, Alain Taral…
Exposé à New-York, Montréal (Exposition Universelle de 1967), Paris (BnF), Berlin, Osaka, Luxembourg, Mayence, Marc Pessin reçoit quatre fois le prix du « Plus beau livre de l’année » et le diplôme de prestige à la Foire du Livre d’art à Leipzig.
Ses livres sont conservés dans 85 bibliothèques, les fonds les plus riches étant à Grenoble, Dijon, Saint-Dié, Chambéry, Clermont-Ferrand, Albertville, Lucinges, Bibliothèque Nationale du Grand Duché de Luxembourg, Bibliothèque nationale de France…

Découvrez cette magnifique exposition virtuelle en ligne :
www.lectura.fr/

Cette exposition virtuelle est accompagnée d’un dossier pédagogique, 17 questions permettent de revenir sur l’univers de Marc Pessin :
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